La pragmatique linguistique:
- Zoubir Yahiaoui

- 11 janv. 2024
- 6 min de lecture
Introduction
Un proverbe indien affirme : «Pour le sage, une parole est un remède». Un autre dicton dit : «Les mots sont comme des flèches, des balles, ils blessent et tuent».
En effet, ces mots, ne sont plus de simples constructions dans le sens classique des linguistes, non plus des outils porteurs que d’un sens, ces mots dépassent l’appariement (forme/sens) classique des anciens linguistes. Il est patent, ils sont vecteurs d’une force, d’un pouvoir, d’une énergie que l’on cherche à exercer sur autrui. Révéler cette force, revient à situer les énoncés dans leur contexte, une tâche propre à «la pragmatique».
Qu’est-ce que la pragmatique?
Le mot pragmatique vient du mot grec: «pragmaticos», du «pragma» qui veut dire «action», «exécution», «accomplissement», «façon d’agir». La pragmatique vise à exercer une action sur le monde via le langage ordinaire contextualisé. Elle aborde le langage comme à la fois un phénomène discursif, communicatif et social.
La plus ancienne définition donnée à la pragmatique est celle de «Morris» en 1938 : «la pragmatique est cette partie de la sémiotique qui traite du rapport entre les signes et les usagers des signes» (Que sais-je? la pragmatique, F. Armengaud, 1985 : 05). En effet, c’est lui qui prononça pour la première fois le terme «pragmatique». Morris distingue dans la langue trois niveaux : «syntaxe» (relation des signes entre eux), «sémantique» (relation signe et objet) et « pragmatique» (signe et usager). La pragmatique vient se greffer pour appuyer l’interprétation des énoncés.
À travers les apports d’Austin et de Searle sur «les actes du langage», la pragmatique a pris une nouvelle dimension, elle cherche d’ores et déjà à rompre avec la tradition philosophique réductrice du langage à la description et le situer au sein d’une approche actionnelle.
Genèse de la pragmatique
1) Origine philosophique (les rhétoriciens)
La pragmatique est d’abord une tentative pour répondre à des questions purement philosophiques et n’entretient aucun lien avec la réflexion linguistique. Dans ce sens, certains historiens de la pragmatique allaient jusqu'à affirmer que «les anciens rhétoriciens étaient déjà des pragmaticiens» car ils réfléchissaient aux liens qui existent entre «le langage», «la logique» et «les effets du discours» sur l’auditoire (Platon, Cratyle et Aristote jusqu’à Sénèque, Cicéron, Quintilien).
2) Origine linguistique
La naissance de la pragmatique en linguistique se résume à une tentative de combler les lacunes chez les structuralistes et les générativistes. Ses orientations prennent notamment le contrepied de la linguistique issue du CLG de Saussure.
Néanmoins, cette approche s’inscrit essentiellement dans la continuité de deux travaux:
a- le fonctionnalisme : qui porte en son sein une réflexion centrée sur la multiplicité des fonctions du langage (le schéma de communication de Jacobson) et Martinet, qui met l’accent sur l’aspect communicatif de la langue à travers les actes de parole.
b- l’approche énonciative : qui considère que l’usage du langage dépend de la situation de communication. Ainsi, les énonciativistes donnent le coup d’envoi de la pragmatique en linguistique suite notamment aux deux débats historiques (Benveniste/Austin ; Ducrot/Searle).
En gros, la pragmatique linguistique conteste : la priorité de l’emploi descriptif et représentatif du langage ; la priorité du système et de la structure sur l’emploi ; la priorité de la compétence sur la performance ; la priorité de la langue sur la parole.
La pragmatique linguistique
Le moment fondateur : la pragmatique linguistique s’est largement développée sur la base de la théorie des «actes de langage» qui considère que la fonction du langage n’est pas tant de décrire le monde mais d’accomplir des actions (ordre, promesse …) Austin est le pionnier de la discipline avant d’être approfondie ultérieurement par son disciple Searle.
Exemple : "Je viendrai". «En linguistique», est une phrase déclarative. «En pragmatique», elle est un énoncé dont le sens est déductible du contexte, suivant le contexte, il est possible d'interpréter cet énoncé en le soumettant à des hypothèses ; il peut être -promesse, menace, une réponse à un appel, à une demande …
V/La théorie des actes de langage (la pragmatique du troisième degré)
1) Le modèle d’AUSTIN
La pragmatique linguistique puise ses vraies racines des travaux réalisés par le philosophe britannique "John Langshaw Austin" lors de ses douze conférences «William James Lectures» (voir l’ouvrage Quand dire, c’est faire 1962) données à l’université de "Harvard". Le travail d’Austin repose sur une critique à l’égard des travaux philosophiques sur le langage. Austin aborde pour la première fois le concept d’«actes de langage».
Le fondement de la théorie d’Austin « l’illusion descriptive» : Austin conteste le primat de la phrase affirmative de la conception classique du langage qui réduisait sa fonction au simple fait de décrire le monde. Pour lui, le langage, au-delà de sa faculté primaire en l’occurrence la description, le langage est un moyen d’accomplissement d’une action et de faire agir.
a- L’hypothèse de la performativité : énoncé constatif vs énoncé performatif
-Les constatifs : permettent de décrire un état de chose, ils sont évalués selon leur état réel : vrai ou faux (aspects vériconditionnels de l’énoncé). Ex 1: la terre est ronde.
-Les performatifs : le langage ne se limite pas à décrire ou à informer, il exerce une action sur un destinataire, les énoncés performatifs ont un pouvoir et une force à exécuter, ils sont jugés selon échec/réussite (ils sont non vériconditionnels). On trouve dans ces énoncés un verbe à la 1ère pers. du sing, à l’ind. prés, à la voix active.
Austin distingue : des énoncés «performatifs explicites» et des énoncés «performatifs implicites». Ex 2: Je te promets que je viendrai. (Acte de promesse explicite).
Ex3 : Je viendrai. (Énoncé performatif implicite). Ça pourrait être : promesse-menace-prédiction….
b- L’hypothèse illocutoire : les trois actes de langage
Austin renonce à la distinction constatif/performatif et propose les trois actes de langage :
-l'acte locutionnaire, est celui de dire quelque chose. Il comprend les sous-actes "phonétique" (produire des sons), "phatique" (produire des mots ou des expressions) et "rhétique" (le domaine de la signification).
-l'acte illocutionnaire, est effectué un acte en disant quelque chose (une force qui dégage de l’énoncé).
-l’acte perlocutionnaire, est l’effet provoqué chez le destinataire (panique, joie, tristesse ...)
N.B : dans l’énoncé constatif, l’acte illocutoire et perlocutoire sont absents.
c-Les différentes valeurs illocutoires selon Austin
Austin bâtit une taxinomie des valeurs d’un acte illocutoire :
- les verdictifs ou actes juridiques : cette catégorie correspond aux verbes de verdict comme condamner, décréter que, évaluer, acquitter…
- les exercitifs : se réfèrent à une activité de pouvoir, de droits, ou d’influences comme les verbes : désigner, ordonner, plaider, dégrader, commander, pardonner, …
- les promissifs : ce groupe exprime un acte de promesse.
- les comportatifs : cette catégorie concerne les comportements et les attitudes tels que les excuses, la recommandation, les félicitations, les condoléances et le remerciement ….
- les expositifs : s’inscrivent dans la sphère argumentative et conversationnelle. Ils sont utilisés en général dans l’exposé. Ex : «je réponds», «je démontre», «j’illustre» …
2) La version Searlienne des actes de langage
Le philosophe américain "John SEARLE" est l’un des principaux disciples et successeurs d'Austin. Searle part d’une critique de la théorie austinienne et formalise sa propre conception sur «les actes de langage».
a-Les critiques à l'égard de :
-l'opposition constatif/performatif : Searle ne fait pas de distinction entre énoncé constatif et performatif (tous les énoncés sont des actes de langage).
-la distinction austinienne entre locutionnaire et illocutionnaire : d’après Searle, la signification d'un énoncé n'est pas indépendante de sa force illocutionnaire.
-la classification austinienne des forces illocutionnaires : Pour Searle, ce n’est qu’un simple classificatoire des verbes.
b- Le modèle de SEARLE
b1- L’acte propositionnel et l’acte illocutionnaire (marqueur propositionnel et marqueur de force illocutionnaire)
Searle fait de la théorie des actes de langage une entité biface (acte propositionnel et une force illocutoire). Ex : dans "je promets que je viendrai", je promets (force illocutionnaire ‘F‘), que je viendrai (acte propositionnel ‘P‘).
b2- Le principe d’exprimabilité
Ce concept central chez Searle, se résume ainsi : tout ce que l’on veut dire peut être dit.
Searle propose sa propre taxinomie des actes de langage comme suit :
-un acte d’énonciation : qui consiste à énoncer des mots ou des phrases tout en respectant les règles grammaticales de la langue.
-un acte propositionnel : qui correspond à la référence (énonciation d’un G.N) ou à la prédication (énonciation d’un G.V ou prédicat grammatical).
-un acte illocutionnaire : qui consiste à accomplir un acte (poser une question, ordonner, promettre …)
-un acte perlocutionnaire : qui consiste à persuader, à convaincre, à effrayer… c’est-à-dire, l’effet produit sur l'auditeur.
c- Les catégories d’actes illocutionnaires selon Searle
-les assertifs ou les représentatifs (assertion, affirmation ...): le locuteur s’engage sur la vérité de la proposition exprimée. Ex : j’affirme que je ne pourrai pas venir demain.
- les directifs (l’ordre, demande, conseil …): le but des directifs c’est que le locuteur cherche à faire quelque chose par l’interlocuteur. Ex : j’ordonne que tu fermes la porte !
- les promessifs (promesse, offre, invitation ...) : le but des promessifs est d’obliger le locuteur à accomplir certains actes. Ex : je te promets que je viendrai demain.
- les expressifs : le but des expressifs est d’exprimer l’état psychologique du locuteur. Ex : j’aimerais que tu me pardonnes.
- les déclaratifs (déclaration de guerre, nomination ...): ils ont pour caractéristiques de provoquer la vérité de leur contenu propositionnel, ils impliquent une institution extralinguistique. Ex : je vous déclare unis par les liens sacrés du mariage.
Page:Cours de français Ali Lmghari

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